Aux Origines du codex
Le Codex d’Alep, en hébreu כֶּתֶר אֲרָם צוֹבָא Keter Aram Tsova, est la plus ancienne version manuscrite connue de la Bible hébraïque selon la massora tibérienne. Il aurait été écrit entre 910 et 930 de notre ère.
Le Codex d’Alep : Une histoire complexe, entre héritage karaïte et appropriation moderne
Le Codex d’Alep, ou Keter Aram Tsova, est considéré comme l’un des plus précieux manuscrits de la Bible hébraïque. Sa réputation repose sur la précision extraordinaire de son texte, attribuée au maître massorète Aaron ben Asher au Xe siècle. Mais au-delà de son importance philologique, le Codex porte une histoire beaucoup moins connue : celle de son lien profond avec les Karaïtes et de la manière dont, au XXe siècle, il fut finalement soustrait à la communauté qui l’avait protégé pendant des siècles.
Les origines du Codex et son lien ancien avec les Karaïtes
Le Codex fut produit vers 930 de notre ère à Tibériade, au sein d’un environnement intellectuel où les Karaïtes jouaient un rôle central. Les écoles massorétiques, notamment celles qui privilégiaient une stricte transmission du texte hébraïque, étaient étroitement liées à des mécènes karaïtes et à des érudits soucieux de fixer la vocalisation et les règles de cantillation.
Plusieurs manuscrits importants de la même époque sont directement issus de communautés karaïtes, ce qui rend très plausible l’idée que le Codex d’Alep fut, lui aussi, conservé et transmis au sein de cercles où l’influence karaïte était forte.
Maimonide lui-même, dans son Mishné Torah (Hilkhot Séfer Torah 8:4), précise qu’il s’est fondé sur un manuscrit « égyptien, très exact, conforme à la tradition de Ben Asher ». De nombreux chercheurs estiment que ce manuscrit était le Codex d’Alep, alors gardé dans une synagogue karaïte du Caire avant d’être transféré en Syrie.
L’installation du Codex à Alep et sa garde communautaire
À partir du XVe siècle, le Codex est de façon certaine conservé à Alep. Il devient un objet sacré, entouré de superstition et de respect. On ne le consulte que dans les moments solennels, et plusieurs familles dites « gardiennes du Codex » en détiennent les clés. Certaines d’entre elles sont issues d’anciennes lignées karaïtes, bien que la communauté juive d’Alep soit devenue ensuite majoritairement rabbanite.
Le manuscrit est donc, pendant des siècles, un bien communautaire protégé par des familles qui considèrent qu’il leur appartient collectivement, et que nul ne peut l’emporter hors de la ville.
Le drame de 1947 et la disparition du manuscrit
Le 2 décembre 1947, l’annonce du vote de l’ONU sur la partition de la Palestine entraîne des émeutes antijuives à Alep. La grande synagogue est incendiée. Lorsque l’on revient sur les lieux, le Codex a disparu. Contrairement à la version officielle diffusée dans les années 1950, il n’a pas brûlé.
Le manuscrit est récupéré par des membres de la communauté, vraisemblablement plusieurs familles différentes. Il est caché, conservé dans des maisons privées, parfois déplacé de lieu en lieu par crainte de perquisitions. C’est durant cette période que certaines pages semblent avoir été arrachées ou confiées à des particuliers, voulant sans doute sauver ce qu’ils pouvaient.
L’arrivée clandestine en Israël et les premières controverses
En 1957, après une décennie de circulation clandestine, Murad Faham réussit à faire sortir le Codex de Syrie et à le transporter en Israël. Il le remet au président Yitzhak Ben-Zvi, mais c’est là que commence une controverse encore débattue aujourd’hui.
Selon la version de certaines familles d’Alep, Faham avait reçu mandat de remettre le Codex à une institution religieuse ou communautaire, et non au gouvernement israélien. D’autres témoignages affirment que l’État aurait exercé des pressions, considérant le Codex comme un trésor national devant entrer dans le patrimoine de la jeune nation.
En tout état de cause, le manuscrit est rapidement placé sous la garde de l’Institut Ben-Zvi.
La découverte d’un Codex mutilé et les tensions avec la communauté
Lorsque les conservateurs israéliens examinent le Codex en 1958, ils découvrent qu’il manque environ 40 % du manuscrit, notamment presque toute la Torah. Les autorités accusent ouvertement les émeutiers musulmans de 1947, mais cette version ne correspond pas aux témoignages de la communauté d’Alep.
De nombreux Aleppins affirment que ces pages ont été prélevées volontairement par des familles juives de la ville, notamment celles issues des lignées historiquement responsables du Codex. Certaines feuilles réapparaîtront effectivement des décennies plus tard en diaspora, ce qui tend à confirmer cette version.
Les relations entre l’État d’Israël et les descendants de la communauté d’Alep deviennent alors très tendues. Plusieurs familles affirment que le Codex leur a été confisqué illégalement, puisqu’il n’avait jamais appartenu à l’État mais à la communauté locale dont certaines familles d’origine karaïte s’estiment toujours responsables.
Les tentatives de récupération au XXe siècle et le refus de l’État d’Israël
Dans les années 1970 à 1990, plusieurs descendants d’Alep — y compris des familles rattachées à la tradition karaïte — engagent des démarches pour récupérer le Codex ou au moins obtenir un statut communautaire officiel. Leur argument est simple : le manuscrit fut protégé pendant cinq siècles par la communauté d’Alep, et il ne peut pas devenir un bien national israélien sans leur consentement.
Ces démarches aboutissent à des pétitions, des enquêtes internes et des débats juridiques. Toutefois, l’État d’Israël maintient sa position : le Codex est un patrimoine national et doit rester sous la responsabilité des institutions étatiques.
En 1980, le manuscrit est transféré définitivement au Musée d’Israël, qui en devient le dépositaire officiel. Cette décision met fin à toute possibilité de restitution.
Le rôle karaïte, souvent minimisé, mais historiquement majeur
Les études massorétiques contemporaines, notamment celles de Geoffrey Khan, Yosef Ofer ou encore Penkower, reconnaissent de plus en plus l’importance des Karaïtes dans la transmission du texte biblique. Leur rôle dans la circulation, la préservation et l’étude de manuscrits comme le Codex d’Alep est aujourd’hui mieux documenté, même si cette dimension reste peu mise en avant dans la narration officielle israélienne.
Le fait que le Codex soit passé par des mains karaïtes, ait été étudié dans des cercles karaïtes, et protégé par des familles en partie d’origine karaïte, rend d’autant plus complexe l’histoire de son appropriation moderne.
Une conclusion toujours ouverte
Le Codex d’Alep n’est pas seulement un trésor biblique ; c’est aussi le témoin d’un héritage communautaire que beaucoup estiment avoir été confisqué. Sa présence aujourd’hui au Musée d’Israël scelle une certaine vision nationale du patrimoine
L’histoire du Codex d’Alep continue donc d’être écrite, page après page, parfois retrouvée dans une diaspora lointaine, parfois débattue dans les archives, mais toujours porteuse des tensions entre mémoire, identité et légitimité.

Benjamin Siahou
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