L’expulsion des Juifs d’Égypte : du nationalisme aux persécution
Il est difficile d’évoquer l’histoire des Juifs d’Égypte, et donc celle des Karaïtes, sans ressentir une forme de vertige.
En quelques décennies à peine, une communauté enracinée depuis des siècles dans la vallée du Nil a presque entièrement disparu. Une présence faite de familles, de synagogues, de commerces, d’écoles, de journaux, de traditions et de souvenirs a été balayée par des bouleversements politiques qui la dépassaient.
Les Juifs d’Égypte n’étaient pas simplement des étrangers de passage. Ils faisaient partie du paysage humain du Caire et d’Alexandrie et partageaient aussi une histoire profondément liée à l’Égypte.
En 1947, le recensement égyptien comptait environ 65 600 Juifs dans le pays. Quelques décennies plus tard, cette présence avait pratiquement disparu. Ce texte n’a pas pour but d’idéaliser l’Égypte d’avant, ni de réduire son histoire moderne à la persécution des Juifs. Il cherche à comprendre comment un pays qui avait longtemps abrité une société profondément diverse a fini, en quelques années, par perdre presque toute sa population juive.
Car l’exode des Juifs d’Égypte n’est pas seulement un chapitre de l’histoire du Proche-Orient. C’est une rupture. Un arrachement. Des maisons abandonnées. Des commerces perdus. Des synagogues laissées derrière soi. Des familles dispersées entre Israël, la France, les États-Unis ou ailleurs. Et pour beaucoup de descendants des Juifs d’Égypte, notamment karaïtes, cette histoire n’appartient pas seulement aux livres. Elle appartient encore à la mémoire familiale.
Un nationalisme égyptien en pleine mutation
L’expulsion progressive des Juifs d’Égypte s’inscrit dans un XXᵉ siècle profondément bouleversé par la lutte contre la présence britannique, l’aspiration à la construction d’un État égyptien moderne et la montée du nationalisme arabe puis le conflit israélo-arabe.
Dans les années 1920, le nationalisme égyptien, notamment porté par le Wafd, se développe d’abord autour d’une revendication majeure : l’indépendance face à la domination britannique. À cette époque, les Juifs participent pleinement à la vie du pays. Ils sont commerçants, artisans, médecins, employés, industriels, juristes ou enseignants. Beaucoup parlent arabe, parfois français, italien, grec ou anglais. Certains possèdent la nationalité égyptienne ; d’autres disposent de nationalités ou de protections étrangères, comme de nombreuses autres minorités présentes en Égypte.
Le nationalisme égyptien n’est donc pas, à l’origine, un mouvement simplement dirigé contre les Juifs. Mais progressivement, la volonté « d’égyptianiser » l’économie et la société transforme le regard porté sur les communautés considérées comme étrangères ou trop liées à l’Europe.
Dans ce climat, la situation des Juifs devient particulièrement fragile. À la question de la nationalité et de l’influence étrangère vient bientôt s’ajouter une autre accusation, beaucoup plus lourde : celle du judaïsme.
Le poids de la présence européenne
Durant la période coloniale, certains Juifs d’Égypte bénéficient, comme des Grecs, des Italiens ou d’autres étrangers, de protections consulaires et de régimes juridiques particuliers.
Dans une Égypte qui cherche à retrouver sa pleine souveraineté, ces privilèges deviennent de plus en plus difficiles à accepter. Mais la situation des Juifs possède bientôt une particularité. À mesure que le conflit en Palestine s’intensifie, la distinction entre Juif, sioniste et plus tard Israélien devient de moins en moins évidente dans le discours politique et populaire égyptien.
Un Juif du Caire dont la famille vit en Égypte depuis plusieurs générations peut alors se retrouver soupçonné pour des événements auxquels il n’a pris aucune part.
Une population entière commence à être regardée à travers le prisme d’un conflit extérieur.
L’arrivée d’un antisémitisme politique moderne
À partir des années 1930 et 1940, l’antisémitisme européen pénètre également certains milieux politiques arabes. La propagande fasciste italienne et nazie diffuse des messages antijuifs au Moyen-Orient.
Des mouvements nationalistes radicaux reprennent à leur tour certains de ces thèmes. Hadj Amin al-Husseini, ancien mufti de Jérusalem, en constitue l’un des exemples les plus connus. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il collabore avec l’Allemagne nazie et participe à une propagande antisémite destinée notamment au monde arabe. En 1946, après avoir échappé à sa surveillance en France, il rejoint Le Caire. Il y poursuit son activité politique et la diffusion de discours mêlant opposition au sionisme, hostilité envers Israël et rhétorique antijuive. Dans une région déjà électrisée par la situation en Palestine, cette confusion entre les Juifs locaux et le mouvement sioniste devient particulièrement dangereuse.
1945-1948 : quelque chose se brise
Avant même la création de l’État d’Israël, les signes de rupture se multiplient. En novembre 1945, des émeutes frappent notamment le quartier juif du Caire. Des bâtiments communautaires et des commerces sont attaqués.
Puis vient 1948. La création de l’État d’Israël et la première guerre israélo-arabe bouleversent définitivement la situation des Juifs d’Égypte. Entre juin et novembre 1948, plusieurs attentats à la bombe frappent le quartier juif du Caire. Plus de 70 Juifs sont tués et près de 200 blessés. Parmi les victimes se trouvent également des Karaïtes. La peur change alors de nature. Il ne s’agit plus seulement de sentir que le climat politique devient hostile. Des familles comprennent désormais qu’elles peuvent être frappées simplement parce qu’elles sont juives. Des commerces ferment plus tôt. Des familles commencent à envisager un départ qu’elles n’avaient jamais imaginé. On commence à regarder autrement une rue, un quartier dans laquelle on avait toujours vécu.
Les accusations de sionisme
Après 1948, les arrestations se multiplient. Des centaines puis des milliers de Juifs sont arrêtés ou détenus dans le contexte de la guerre et des mesures prises contre les organisations considérées comme sionistes. Des biens sont placés sous séquestre. Des comptes sont bloqués. Des entreprises sont contrôlées ou confisquées. La frontière entre la lutte contre Israël et la suspicion envers les Juifs d’Égypte devient de plus en plus fragile.Être juif suffit progressivement à devenir suspect.
1952 : la révolution des Officiers libres
La révolution de 1952 et l’arrivée au pouvoir des Officiers libres ouvrent une nouvelle période. Le régime entend rompre avec l’ancienne monarchie, réduire l’influence étrangère et transformer profondément l’économie égyptienne. Cette politique dépasse largement la seule communauté juive. Mais pour les Juifs, déjà fragilisés par les événements de 1948, elle va avoir des conséquences particulièrement lourdes. L’économie est progressivement placée sous un contrôle étatique croissant. La nationalisation du canal de Suez en 1956 marque une rupture spectaculaire ; la politique de nationalisation s’étendra encore davantage au début des années 1960. Pour de nombreuses familles juives, cependant, le tournant décisif intervient dès 1956 avec les séquestres, les confiscations et les expulsions.
Une existence construite parfois sur plusieurs générations peut alors disparaître en quelques jours. Un magasin transmis du père au fils. Un appartement rempli de photographies. Un atelier. Une bibliothèque. Des objets familiaux auxquels personne, jusque-là, n’avait imaginé devoir dire adieu. La perte n’est pas uniquement économique. Lorsqu’une famille perd sa maison, son quartier et son pays en un même instant, ce sont aussi ses propres repères qui disparaissent.
1956 : la crise de Suez et l’exode forcé
La nationalisation du canal de Suez par Nasser, puis l’intervention militaire israélienne, française et britannique d’octobre 1956, provoquent la rupture définitive. Les Juifs d’Égypte deviennent collectivement suspects. Des milliers reçoivent l’ordre de quitter le pays. Environ 25 000 Juifs quittent l’Égypte dans le contexte de la crise de Suez et de ses suites. Environ un millier d’autres sont emprisonnés ou internés. De nombreuses familles ne peuvent emporter qu’une valise et une petite somme d’argent.
Certaines sont contraintes d’abandonner ou de céder leurs biens. Pour beaucoup, le départ est définitif. Il faut essayer de mesurer ce que cela signifie réellement. Choisir en quelques heures ou quelques jours ce qui mérite d’entrer dans une valise. Des vêtements. Quelques photographies. Des papiers. Puis fermer une porte en sachant qu’on ne la rouvrira probablement jamais. Ce n’est pas simplement changer de pays. C’est comprendre soudainement que le pays dans lequel on a vécu ne veut plus de vous.
Les Karaïtes d’Égypte : la disparition d’un monde
Pour les Karaïtes, l’exode est particulièrement lourd de conséquences. L’Égypte avait constitué pendant des siècles l’un des principaux centres du karaïsme. Le Caire possédait ses quartiers, ses familles, ses lieux de prière, ses érudits et ses traditions. À la veille de la disparition de la communauté, plusieurs milliers de Karaïtes vivent encore en Égypte. Ils parlent arabe. Ils connaissent les rues du Caire. Ils y travaillent. Ils y enterrent leurs morts. Ils y élèvent leurs enfants. Leur histoire est égyptienne autant qu’elle est juive et karaïte. Puis cette continuité se brise. Après 1956, la majorité rejoint progressivement Israël, où les descendants des Karaïtes égyptiens constituent aujourd’hui une part essentielle du judaïsme karaïte d’aujourd’hui. Des siècles de présence se déplacent ainsi presque entièrement en quelques années. Les bâtiments peuvent rester et les synagogues peuvent parfois être restaurées. Mais une communauté vivante ne se reconstitue pas simplement avec des pierres…
1967 : les derniers coups fatals
La guerre des Six Jours provoque une nouvelle vague de répression. Les Juifs encore présents en Égypte sont de nouveau considérés avec suspicion. Des hommes sont arrêtés et internés. De nouveaux biens sont confisqués. D’autres familles sont contraintes de partir.
À la fin des années 1960, la communauté autrefois forte de dizaines de milliers de personnes n’est plus que l’ombre d’elle-même. Quelques années encore et presque tout aura disparu. C’est probablement cela qui frappe le plus lorsque l’on regarde les chiffres. Des dizaines de milliers de personnes. Puis quelques milliers. Puis quelques centaines. Puis une dizaine et aujourd’hui ?
L’effacement d’une communauté millénaire
Il serait pourtant faux de croire que l’histoire juive d’Égypte a disparu. Elle subsiste dans les synagogues du Caire et d’Alexandrie. Dans les manuscrits. Dans les photographie de famille. Dans les cimetières. Dans les archives nationales. Dans les histoires racontées par les parents et grands-parents. Dans les familles juives installées aujourd’hui en Israël, en France ou ailleurs.
Elle peut subsister aussi dans les habitudes les plus simples : une manière de parler arabe, une recette, une mélodie égyptienne, une prononciation, une expression familiale dont les petits enfants ne connaissent parfois même plus l’origine. C’est souvent ainsi que survivent les mondes disparus et pas seulement dans les livres d’histoire. En l’espace de quelques décennies, l’Égypte a perdu une partie de sa diversité historique.
On peut expliquer les responsabilités, replacer les événements dans le contexte du du nationalisme, de la guerre israélo-arabe ou des transformations économiques du régime de Nasser. Ces éléments sont indispensables pour comprendre l’Histoire.
Mais ils ne doivent jamais faire disparaître une réalité humaine beaucoup plus limpide : des dizaines de milliers de Juifs ont dû quitter un pays qui était le leur.
On peut confisquer une maison et des avoirs. On peut fermer un commerce. On peut obliger une famille à partir avec une valise sans retour. On peut même faire disparaître presque entièrement une communauté d’un pays. Mais on ne peut pas effacer la mémoire. Les Juifs d’Égypte sont partis mais leur histoire, elle, appartient toujours à l’Égypte. Et elle nous appartient aussi.
BS
Un commentaire
Bonjour Mr Siahou,
Comme le sujet m’intéresse :
y a-t-il moyen d’avoir un lien qui mène à ces informations ?
« En 1970, seuls 1 500 Juifs vivaient encore au Caire.
En 2021, il ne restait plus que neuf Juifs en Égypte. »
Merci pour votre site très intéressant
Aline
(Un sujet qui pourrait vous intéresser aussi : https://www.youtube.com/watch?v=e8XJvBGzmY8&t=1s )