Les Karaïtes face aux Croisades : résistance, captivité et exil
En juillet 1099, lorsque les Croisés prennent Jérusalem, ils ne découvrent pas une ville dont les Juifs auraient disparu depuis des siècles. Une communauté juive y vit encore, et les Karaïtes y occupent alors une place importante. Ce simple fait est souvent absent du récit populaire des Croisades.
On résume volontiers ces guerres à l’affrontement entre chrétienté occidentale et monde musulman. Mais les populations juives de Terre d’Israël furent elles aussi prises dans la conquête. Pour les Karaïtes, qui avaient fait de Jérusalem l’un de leurs principaux centres religieux et intellectuels, le choc fut particulièrement brutal.
Les Croisades ne provoquèrent pas seulement des morts. Elles interrompirent une présence, dispersèrent des familles, détruisirent des institutions et contribuèrent à déplacer durablement le centre de gravité du karaïsme hors de Jérusalem.
Avant les Croisades : une communauté karaïte profondément enracinée à Jérusalem
Aux Xe et XIe siècles, Jérusalem constitue l’un des grands centres du karaïsme.bDes savants, des commentateurs bibliques et des ascètes s’y installent. Parmi eux se développe le mouvement des Avelei Tzion, les « Endeuillés de Sion », pour lesquels le retour à Jérusalem n’est pas une abstraction. Habiter la ville, prier pour sa restauration et mener une existence consacrée à l’étude du Miqra participent d’un engagement religieux concret. Pour certains Karaïtes, vivre loin de Sion alors qu’il était possible d’y revenir ne pouvait être considéré comme une situation normale. C’est dans ce milieu que le karaïsme palestinien connaît une véritable effervescence intellectuelle.
(Voir mon article sur les Endeuillés de Sion.)
Lorsque commence la Première Croisade en 1096, les Karaïtes ne sont donc pas une communauté périphérique nouvellement arrivée en Terre d’Israël. Ils y possèdent une histoire, des institutions et un attachement ancien à Jérusalem.
Trois ans plus tard, tout bascule en 1099 : Jérusalem tombe . Le 15 juillet 1099, après plusieurs semaines de siège, les Croisés pénètrent dans Jérusalem. Les habitants musulmans défendent la ville, mais des Juifs participent également à sa défense. Parmi la population juive de Jérusalem se trouvent alors de nombreux Karaïtes : les documents de la Gueniza montrent d’ailleurs leur poids dans la petite communauté juive qui avait subsisté dans la ville avant la conquête.
La prise de Jérusalem est suivie d’un massacre. Les sources médiévales décrivent la mise à mort d’une grande partie de la population musulmane et juive. Une tradition rapportée jusque dans les chroniques chrétiennes raconte que des Juifs réfugiés dans une synagogue furent enfermés puis brûlés avec l’édifice. Tous ne moururent cependant pas dans la ville.
Certains parvinrent à s’enfuir. D’autres furent capturés. Hommes, femmes et enfants devinrent des prisonniers dont les Croisés espéraient obtenir une rançon. C’est ici que l’histoire cesse d’être seulement celle d’un massacre. Grâce à quelques lettres conservées pendant près de neuf siècles, nous pouvons suivre ce qu’il advint de certains survivants.
Ashkelon : les Karaïtes organisent le sauvetage des captifs
Parmi les documents les plus émouvants de cette période figure une lettre envoyée durant l’été 1100 par les Karaïtes d’Ashkelon aux communautés karaïtes et rabbiniques de Fustat, en Égypte.
Cette fois, il ne s’agit pas d’un récit écrit plusieurs siècles plus tard.La lettre est contemporaine des événements. Elle parle de prisonniers de Jérusalem qu’il faut racheter, de réfugiés à nourrir, de malades qu’il faut soigner et de sommes considérables qu’une petite communauté doit réunir. Les Karaïtes d’Ashkelon expliquent avoir déjà dépensé environ 500 dinars, une somme immense pour l’époque, et s’être endettés pour poursuivre les rachats. Plus de quarante captifs avaient déjà été libérés et une vingtaine étaient encore entretenus à Ashkelon dans l’attente de pouvoir poursuivre leur route. Les hommes ne furent pas les seuls à être rachetés.Il fallait aussi récupérer ce qui avait été pillé dans les communautés juives.Les documents mentionnent notamment le rachat de 230 volumes, 100 livres et huit rouleaux de Torah.bCes quelques lignes donnent une autre image du karaïsme médiéval.
Une communauté vient d’être décimée. Ceux qui restent n’ont presque rien. Pourtant, leur première réaction consiste à chercher les survivants, à rassembler de l’argent, à racheter les captifs et à sauver les livres.Il n’est pas nécessaire d’en rajouter.bLe document parle de lui-même. Haïfa : des Juifs prennent les armes. L’année suivante, un autre épisode montre que les Juifs de Terre d’Israël ne furent pas seulement des victimes passives de la conquête.
En 1100, les Croisés mettent le siège devant Haïfa. La ville est défendue par une garnison fatimide, mais également par sa population juive. Pendant près d’un mois, les défenseurs résistent aux forces croisées appuyées par une flotte vénitienne. Les sources décrivent une résistance particulièrement difficile avant la prise de la ville et le massacre d’une partie de ses habitants.
À Jérusalem comme à Haïfa, des Juifs dont les karaïte en grand nombre participèrent directement à la défense des villes dans lesquelles ils vivaient. L’image d’une population juive médiévale condamnée à attendre passivement son sort ne correspond donc pas entièrement à la réalité.
À Haïfa, elle combattit. Et elle combattit pendant plusieurs semaines. Après 1099 : le centre karaïte de Jérusalem est brisé Pour le karaïsme, la conquête constitue une rupture. La communauté de Jérusalem qui avait produit tant de savants et attiré les Endeuillés de Sion est dispersée. Certains meurent, d’autres sont capturés, d’autres encore rejoignent Ashkelon, l’Égypte ou d’autres régions du Proche-Orient. Le judaïsme karaïte ne disparaît évidemment pas.
Il demeure puissant en Égypte et se développera dans d’autres régions, notamment dans l’Empire byzantin puis, plus tard, en Crimée et en Europe orientale. Mais quelque chose a été perdu en 1099 : Jérusalem cesse d’être le grand foyer intellectuel karaïte qu’elle avait été durant les siècles précédents.
Les Croisades ne sont pas l’unique raison de toutes les évolutions ultérieures du karaïsme. Les déplacements de populations, les changements politiques et les transformations internes du judaïsme jouent également leur rôle. Mais la violence de 1099 porta un coup immense à une communauté déjà fragilisée par les bouleversements politiques de la région.
Un autre témoin relie directement le monde karaïte de Jérusalem à cette catastrophe : le Codex d’Alep. Réalisé au Xe siècle et vocalisé par le célèbre massorète Aharon ben Asher, ce manuscrit de la Bible hébraïque fut consacré à la communauté karaïte de Jérusalem. Son inscription de dédicace mentionne explicitement cette destination. Pendant des décennies, il fut conservé à Jérusalem et servit de référence pour l’établissement du texte biblique. Puis survint 1099. Le manuscrit fut emporté lors de la conquête. Les documents de la Gueniza attestent que des livres bibliques pillés par les Croisés furent ensuite rachetés à Ashkelon ; il est possible que le Codex ait fait partie de ces manuscrits. Il se retrouva ensuite en Égypte avant d’être transféré à Alep, où il demeura pendant des siècles. L’histoire du Codex résume presque à elle seule celle de cette période : Jérusalem, le karaïsme, la conquête, le pillage, le rachat des livres et finalement l’exil.
(Voir également mon article consacré au Codex d’Alep.)
Une mémoire karaïte qu’il faut réintégrer à l’histoire des Croisades. Les Karaïtes ne furent pas des spectateurs lointains des Croisades. Ils vivaient à Jérusalem. Ils étudièrent et écrivirent dans cette ville. Certains furent tués lors de sa conquête.
D’autres furent capturés puis rachetés. À Ashkelon, leurs coreligionnaires s’endettèrent pour libérer les prisonniers et récupérer les livres emportés par les Croisés. Et lorsque Jérusalem fut perdue, une partie de cette communauté reprit une nouvelle fois le chemin de l’exil.
Cette histoire mérite d’être racontée non parce qu’elle permettrait d’ajouter artificiellement les Karaïtes à un grand événement historique, mais précisément parce qu’ils appartenaient au paysage juif de la Terre d’Israël bien avant l’arrivée des armées croisées.
La conquête de 1099 n’a donc pas rencontré une terre dépourvue de présence juive. Elle a frappé des communautés existantes, parmi lesquelles l’un des principaux foyers karaïtes du monde médiéval.
Les Croisades ont profondément brisé le foyer karaïte de Jérusalem, sans pour autant faire disparaître ceux qui l’avaient fait vivre. Les lettres, les manuscrits et les témoignages conservés montrent qu’ils étaient pleinement enracinés dans la Terre d’Israël bien avant l’arrivée des armées croisées. Leur histoire fait pleinement partie du récit des Croisades, et tout le but de cet article est précisément de le rappeler.
BS