La synagogue karaïte de Simferopol, l’œuvre d’une communauté
À Simferopol, en Crimée, la kenassa karaïte se distingue par une architecture mêlant influences mauresques, byzantines et gothiques. Construite entre 1891 et 1896 grâce aux contributions de la communauté locale, elle a traversé plus d’un siècle d’histoire mouvementée : fermeture, transformations, installation de la radio soviétique, longues démarches pour récupérer le bâtiment, puis retour progressif du culte.
Son histoire commence pourtant de manière très simple : la communauté karaïte de Simferopol manque de place. Dans les années 1880, le nombre de fidèles augmente et le local utilisé pour les offices ne suffit plus. En 1889, les représentants de la communauté demandent donc au gouverneur de Tauride l’autorisation d’acquérir un terrain afin d’y construire une nouvelle synagogue.
Le projet repose largement sur les moyens de la communauté elle-même. Un comité est constitué, auquel participent notamment le pédagogue Ilya Kazas et l’entrepreneur Abraham Pastak. Le hazzan Isaac Sultanski prend lui aussi part aux démarches nécessaires à la collecte des fonds. L’autorisation est finalement accordée en 1891 et le chantier s’étend sur environ cinq années, jusqu’à l’inauguration de la kenassa en 1896.
Derrière le bâtiment que l’on voit aujourd’hui se trouve donc un véritable effort collectif. Certaines familles et personnalités locales financent les travaux, organisent les démarches administratives et participent aux appels aux dons. Leurs noms, ainsi qu’une partie de cette correspondance, ont été conservés. (Voir : Dmitri Prokhorov, étude historique, p. 180-182.)
Une architecture pensée pour une synagogue karaïte
L’édifice est conçu par l’architecte Bronislav Zaïontchkovski et construit notamment avec de la pierre provenant des environs de la rivière Bodrak. Les descriptions publiées à l’époque de l’inauguration permettent d’imaginer l’apparence originelle de la kenassa : elles mentionnent des étoiles à six branches, des inscriptions bibliques disposées sur les murs et, au-dessus de l’espace sacré, les paroles du Shema Israël.
La présence du texte biblique n’était donc pas un simple détail décoratif. L’Écriture était visible dans le bâtiment même, inscrite dans son architecture et dans l’espace de prière. Ces témoignages sont aujourd’hui d’autant plus importants qu’une partie de ce décor a disparu au cours du XXe siècle.
1930 : la fermeture
En 1930, la kenassa est fermée au culte. Elle accueille d’abord un centre communautaire karaïte, mais les transformations réalisées durant les années suivantes modifient profondément l’édifice et font disparaître une partie de ses ornements religieux. En 1936, la radio s’installe dans le bâtiment, qui reste ensuite pendant des décennies affecté à des usages sans rapport avec sa fonction première.
Pour les Karaïtes de Simferopol, l’ancienne synagogue n’en demeure pas moins un lieu appartenant à leur histoire. La communauté cherche donc à en obtenir la restitution et à pouvoir y célébrer de nouveau ses offices, même si cette démarche prendra de nombreuses années.
Le retour de la prière
Il faut attendre le 7 octobre 2012 pour qu’un office karaïte soit de nouveau célébré dans la kenassa. La date n’est pas anodine puisque la cérémonie a lieu à l’occasion de Soukkot, dans une partie du troisième étage mise à la disposition des fidèles.
Quatre-vingt-deux ans se sont alors écoulés depuis la fermeture de la synagogue. La communauté n’a pas encore récupéré l’ensemble du bâtiment, mais la prière revient malgré tout entre ses murs. La reprise du culte précède ainsi de plusieurs années la restauration complète et le retour plus large du lieu à sa fonction religieuse. (Voir le compte rendu consacré à la reprise du culte.)
Une restauration qui ne fait pas disparaître les questions
Après plusieurs années de travaux, la kenassa rouvre en mai 2023. La restauration permet au bâtiment de retrouver sa fonction et donne une nouvelle visibilité au patrimoine karaïte de Simferopol, mais elle suscite également des critiques concernant la manière dont certains éléments historiques ont été traités.
Le magazine d’architecture PRAGMATIKA rapporte notamment que l’étoile à six branches autrefois présente sur le fronton n’a pas été rétablie, pas plus que deux coupoles visibles sur les anciennes représentations de l’édifice. Les anciennes portes sculptées auraient également été remplacées et les grilles d’origine retirées. En août 2024, une partie de la corniche restaurée s’est par ailleurs détachée du bâtiment. (Voir : PRAGMATIKA, 23 août 2024.)
Ces éléments peuvent paraître secondaires, mais ils touchent directement à la mémoire du lieu. Une porte, une grille, une étoile ou une inscription font partie de l’histoire d’un édifice religieux. Ils renseignent sur les choix de ceux qui l’ont construit, sur l’esthétique de l’époque et sur la manière dont cette communauté voulait donner une forme visible à son identité.
Aujourd’hui, les Karaïtes peuvent de nouveau y prier, même si une partie du bâtiment voulu par leurs prédécesseurs a disparu. Les photographies anciennes, les archives et les descriptions de 1896 restent donc essentielles pour savoir à quoi ressemblait réellement la kenassa de Simferopol.