La montée du nationalisme et l’expulsion des Juifs d’Égypte
Il est difficile d’évoquer l’histoire des Juifs d’Égypte et celle des Karaïtes sans ressentir une forme de vertige. En quelques décennies, une communauté millénaire, enracinée dans la vallée du Nil bien avant l’ère chrétienne, a été balayée par un tourbillon politique qui la dépassait totalement.
Ce texte n’a pas pour but d’accuser, ni d’idéaliser : il cherche simplement à comprendre comment un pays qui fut un foyer vivant et pluraliste a fini par se vider de ses propres enfants.
Car l’exode des Juifs d’Égypte n’est pas un simple chapitre d’histoire. C’est une rupture intime, un arrachement. Et c’est une page qui appartient à la fois à la grande Histoire… et à nos propres mémoires familiales.
Un contexte de nationalisme arabe en pleine mutation
L’expulsion progressive des Juifs d’Égypte, dont les Karaïtes faisaient pleinement partie, s’inscrit dans un XXᵉ siècle tourmenté, marqué par la montée du nationalisme arabe et par des transformations politiques radicales.
Plusieurs éléments ont nourri ce climat hostile :
Dans les années 1920, le nationalisme égyptien, porté notamment par le parti Wafd, se structure autour d’une volonté d’indépendance face à la présence britannique.
Les Juifs longtemps intégrés, commerçants, artisans, médecins, juristes vivaient dans une relative harmonie. Mais, au fur et à mesure que le discours nationaliste se radicalise, les minorités jugées “proches de l’étranger” deviennent suspectes. Les Juifs, souvent polyglottes, parfois détenteurs de protections consulaires, sont pris dans cette transformation du regard.
Le poids du protectorat britannique
Durant la période coloniale, une partie des Juifs du Caire bénéficiait d’une protection consulaire étrangère, ce qui leur permettait d’échapper à certaines contraintes imposées aux citoyens égyptiens.
Ce privilège perçu devient rapidement une source de tensions. Dans un pays qui forge son identité moderne autour d’un récit arabe et musulman, ces statuts particuliers alimentent une suspicion grandissante.
L’importation d’un antisémitisme européen
À partir des années 1930, sous influence des propagandes fascistes italiennes et nazies, mais aussi de certains cercles panarabes, un antisémitisme “moderne” importé s’installe.
Le Grand Mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, installé au Caire, contribue à diffuser une vision hostile des Juifs, amalgamant sans nuance Juifs d’Égypte et mouvements sionistes.
1948 : un tournant irréversible
La création d’Israël en 1948 transforme la situation d’une minorité déjà fragilisée.
Les violences de 1945-1948
À partir de 1945, plusieurs vagues d’émeutes frappent les quartiers juifs : synagogues incendiées, magasins pillés, morts et blessés.
Ce ne sont pas encore des expulsions officielles, mais la sécurité disparaît peu à peu. Les Juifs d’Égypte comprennent que quelque chose s’est fissuré.
Accusations de sionisme
Après 1948, le gouvernement égyptien arrête plus de 250 Juifs, suspectés d’être des agents d’Israël.
Beaucoup ne sont coupables que d’exister à un moment où l’Histoire tournait contre eux.
Lois discriminatoires
Les premières restrictions économiques de 1948, gels de comptes, limitations professionnelles suffisent à ruiner des familles entières.
Un premier exode commence. Les valises sont petites, les départs précipités.
1952 : l’arrivée de Nasser et un nouveau climat
La révolution des Officiers libres en 1952 marque une nouvelle étape.
Les nationalisations
À partir de 1954, Nasser lance une politique de nationalisation massive.
Banques, commerces, usines, ateliers : tout passe sous contrôle de l’État.
Pour de nombreuses familles juives, c’est la fin d’une vie construite sur des décennies. Le matin, elles se réveillent propriétaires ; le soir, elles ne possèdent plus rien.
Ce n’est pas seulement une injustice économique : c’est aussi une disparition symbolique.
1956 : la crise de Suez et l’exode forcé
La nationalisation du canal de Suez par Nasser et l’attaque militaire franco-britannique et israélienne déclenchent la rupture finale.
L’ordre d’expulsion
En novembre 1956, des milliers de Juifs reçoivent un ordre d’expulsion.
48 heures pour quitter l’Égypte.
Interdiction de revenir.
Interdiction d’emporter ses biens.
Beaucoup traversent la Méditerranée avec une simple valise et un passeport portant la mention :
“Sorti sans droit de retour.”
En quelques mois, près de 25 000 Juifs quittent un pays où leurs ancêtres vivaient parfois depuis l’époque des pharaons.
L’ultime effacement d’une communauté millénaire
Après 1956, il ne reste qu’une poignée de Juifs en Égypte.
En 1967, la guerre des Six Jours déclenche une nouvelle vague de répression : arrestations, internements, interrogatoires.
Les derniers Karaïtes et Juifs sont pris dans un engrenage politique qui les dépasse.
En 1970, il ne reste que 1 500 Juifs au Caire.
En 2021, seulement neuf.
Neuf personnes, dans un pays qui abritait autrefois des dizaines de milliers de Juifs, des savants, des commerçants, des enseignants, des rabbins, des Karaïtes et des familles entières dont les noms résonnaient dans les ruelles du Caire et d’Alexandrie.
Conclusion : un pays vidé de ses Juifs, et pourquoi ?
En l’espace de quelques décennies, l’Égypte a effacé une partie de son âme plurielle.
Mais ce départ forcé, douloureux et injuste, n’a jamais résolu les problèmes internes du pays.
Les défis d’hier sont encore présents aujourd’hui, en 2025.
Et pourtant, malgré l’exil, malgré la rupture, la mémoire demeure.
Parce que raconter cette histoire, c’est refuser que l’oubli fasse disparaître ce que des siècles d’existence ont construit.
Benjamin Siahou
Un commentaire
Bonjour Mr Siahou,
Comme le sujet m’intéresse :
y a-t-il moyen d’avoir un lien qui mène à ces informations ?
« En 1970, seuls 1 500 Juifs vivaient encore au Caire.
En 2021, il ne restait plus que neuf Juifs en Égypte. »
Merci pour votre site très intéressant
Aline
(Un sujet qui pourrait vous intéresser aussi : https://www.youtube.com/watch?v=e8XJvBGzmY8&t=1s )