Selon le judaïsme rabbinique, Dieu aurait transmis à Moïse une Torah orale en même temps que la Torah écrite. Conservée de génération en génération, cette tradition fonde l’autorité dont se réclame le Talmud.
Mais son origine divine est affirmée par ceux-là mêmes qui la reconnaissent et l’enseignent. Le système se donne son propre certificat d’authenticité. Pour celui qui n’en accepte pas déjà les prémisses, la preuve reste à faire.
La Torah écrite ne décrit nulle part explicitement un second corpus révélé correspondant à ce que les rabbins appelleront la Torah orale. Certains commandements demandent évidemment à être interprétés. Le texte prévoit des juges et des autorités chargées de trancher les litiges. Personne ne conteste qu’une société ait besoin de transmettre des usages et de préciser l’application de ses lois. Cela ne prouve pas que les interprétations rabbiniques aient été remises à Moïse au Sinaï.
La Torah pose aussi une limite : « Vous n’ajouterez rien à ce que je vous prescris et vous n’en retrancherez rien » Devarim, Deutéronome 4,2. L’interdiction revient en Devarim, Deutéronome 13,1. Reste donc à justifier ce qui autorise à présenter une règle issue de l’interprétation comme une exigence divine. Répondre qu’elle appartient à la Torah orale suppose précisément d’accepter ce qui est en discussion.
Le Talmud est une œuvre majeure de l’histoire juive. Sa richesse ne fait aucun doute. Mais il suffit de l’ouvrir pour y rencontrer des hommes au travail : Rabbi Akiva, Rabbi Meïr, Rav, Shmuel, Abaye, Rava. Ils discutent, s’opposent, rapportent des traditions différentes et contestent les raisonnements de leurs prédécesseurs. Certains débats restent ouverts. On peut admirer cette liberté de discussion sans voir dans ses résultats une révélation.
Ces controverses ne prouvent pas qu’aucun enseignement ancien n’a été conservé. Elles ne permettent pas non plus d’affirmer qu’un corpus révélé serait parvenu intact depuis Moïse. Entre ces deux propositions, il y a toute une histoire à examiner.
Il existe d’ailleurs deux Talmuds. Après la mise en forme de la Mishnah, autour de l’an 200, les discussions se poursuivent pendant plusieurs siècles en terre d’Israël et en Babylonie. Elles donnent naissance à deux œuvres qui ne rapportent pas toujours les mêmes traditions et ne retiennent pas toujours les mêmes conclusions. Le Talmud de Babylone finira par occuper une place prépondérante dans la loi rabbinique.
Le travail ne s’arrête pas là. Les Guéonim expliquent les enseignements des Amoraïm et répondent aux questions des communautés. Maïmonide codifie. Le Choul’han Aroukh tranche à son tour parmi les positions héritées. Les décisionnaires poursuivent encore aujourd’hui ce travail. La loi ainsi transmise porte la marque des hommes et des époques qui l’ont interprétée, remaniée et reformulée.
Le problème commence lorsque le fidèle doit reconnaître à ces interprétations une autorité religieuse qu’il n’accorde, lui, qu’à la Torah. Les rabbins distinguent les commandements bibliques, leurs propres dispositions et les coutumes : prétendre qu’ils présentent toutes leurs règles comme dictées à Moïse serait inexact. Mais cette distinction ne suffit pas à rendre leur autorité obligatoire pour tous les Juifs.
Reprenons le mikvé. La Torah prescrit, dans plusieurs situations d’impureté, de laver son corps dans l’eau. Elle ne donne pas le minimum de quarante séa retenu par la tradition rabbinique. Le Talmud expose cette mesure à partir du volume nécessaire pour immerger un corps humain. Ce raisonnement se comprend. Il reste un raisonnement, et la quantité n’apparaît pas dans le verset.
À celui qui demande où cette mesure est écrite dans la Torah, une référence talmudique indique donc comment les Sages la justifient. Elle ne permet pas d’affirmer que le texte la formule.
En tant que karaïte, je ne suis pas tenu d’accorder à cette conclusion la même autorité qu’au commandement biblique. Je peux l’étudier, la trouver cohérente, sans croire que Dieu l’a prescrite. L’ancienneté d’une règle et le nombre de maîtres qui l’ont reprise ne suffisent pas à établir son origine divine.
Cela vaut aussi pour les interprétations karaïtes. Nous avons nos auteurs, nos traditions et nos désaccords. Leurs écrits doivent pouvoir être discutés et confrontés à la Torah. Remplacer une autorité incontestable par une autre n’aurait aucun sens.
La Torah appartient au peuple d’Israël. L’étudier demande du travail, une connaissance de sa langue et une attention à son contexte. Les commentaires peuvent nous y aider. Je refuse simplement que leur étude m’oblige à reconnaître comme révélé ce que leurs auteurs ont conclu.
La Torah n’a pas besoin du Talmud pour recevoir son caractère sacré.
BS